samedi 14 mai 2011

Après Naples, Carcassonne et le nombril de la femme d'un agent de police...

... avoir lu Salammbô, et puis mourir !
Sans déconner. 
J'ai pris une claque magistrale avec ce bouquin. Ah Gustave ! Chapeau bas, cher ami. 

Ce roman se déroule au III° ou II° siècle avant J-C, par là. Il a pour toile de fond lesdites "guerres puniques" (du latin Poeni, nom par lequel les Romains désignaient leurs rivaux). Plus d'un siècle de guerres entre Rome et Carthage, cette dernière résistant tant bien que mal et se relevant à chaque fois, reconstruisant ses forces pour faire à nouveau face à la puissance montante du monde méditerranéen. Mais bon, en 146 avant J-C, Rome écrase Carthage définitivement, brûle et rase la ville.
Flaubert s'est intéressé à la première de ces guerres puniques, et plus exactement la révolte des mercenaires engagés par Carthage et dont la solde n'a jamais été payée. Les Romains apparaissent très peu dans cette histoire. Nous avons d'un côté les Carthaginois, représentés par le général Hamilcar Barca (le papa du futur célèbre Hannibal) et sa fille Salammbô ; et de l'autre les Mercenaires et leur chef, Mâtho, amoureux fou de la belle tunisienne.

Tout est absolument disproportionné dans ce roman, tout déborde, à l'image de la richesse de Carthage, soulignée par tous les historiens. Ça foisonne, ça grouille, ça pullule, il y a des couleurs partout, des odeurs, des myriades de peuples différents. 
La lecture est difficile, le vocabulaire est trop riche lui aussi, un mot sur dix m'échappe. Chaque phrase crée une ambiance différente, amène son cortège de sons et de senteurs. C'est véritablement incroyable, ce livre ne ressemble à rien que j'ai pu lire auparavant. Et plus on avance dans la lecture (je n'ose pas dire l'intrigue, car le mot ne colle pas) plus les passions s'exacerbent et plus on verse dans l'horreur pure.

Enfoncés les films d'horreur, les romans des collections "terreur", les vampires, les zombies et les monstres : prenez Flaubert, prenez la guerre, prenez les êtres humains... Les derniers chapitres sont franchement insoutenables, j'en avais la nausée. On finit par deviner la fin et on se prend à avoir hâte qu'elle arrive, mais l'auteur va jusqu'au bout de notre supplice en faisant de Mâtho le dernier des Mercenaires et en maintenant la tension et l'horreur grandissantes jusqu'à la dernière phrase.
Si j'ai souffert à la lecture, ce n'est rien comparé à ce qu'on imagine des difficultés de l'écriture. Mais quel génie ! quel génie !
Mais comme on sait, et pour raccorder à la référence qui sert de titre à ce post : "sans technique un don n'est rien qu'une sale manie" (Brassens, "Le Mauvais sujet repenti"). On sent le travail. Flaubert a consacré plus de cinq ans à écrire Salammbô et pour rien au monde je n'aurais voulu être à sa place !

« C'est long et l'écriture y devient de plus en plus impossible. Bref, je suis comme un crapaud écrasé par un pavé ; comme un chien étripé par une voiture de m..., comme un morviau sous la botte d'un gendarme, etc. L'art militaire des Anciens m'étourdit, m'emplit ; je vomis des catapultes, j'ai des tollénons dans le cul et je pisse des scorpions. (...) Tu n'imagines pas quel fardeau c'est à porter que toute cette masse de charogneries et d'horreurs ; j'en ai des fatigues réelles dans les muscles. »
A Ernest Feydau. 15 septembre 1861.

Vous pouvez trouver d'autres citations de Flaubert sur son travail, des critiques et le texte de l'oeuvre ici.

L'incipit de ce roman est une phrase magnifique : 
"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar."
Moi je dis, le type qui écrit une phrase aussi justement dosée, aussi belle et rythmée, et qui sonne si juste, il peut arrêter d'écrire et retourner se coucher.

Bref, Salammbô : oui ! mais pour lecteurs expérimentés, avertis, et au coeur bien accroché.  
 

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