jeudi 15 novembre 2007

Visite du père au Père...

Résumé des épisodes précédents :
Mon père est communiste, tendance prof d'histoire, jacobin embourgeoisé à contre-coeur, avec mauvaise foi et heureusement beaucoup d'humour...

De visite à sa fille à Paris, il me donne rendez-vous à la fontaine Saint-Michel, quelle originalité !
"Oui, mais tu comprends, c'est le quartier où j'ai fait mes études, mes premières armes..."
Avant qu'il en arrive à Mai 68 je lui rétorque que depuis, ça a bien changé et s'il y a bien un quartier que je ne supporte pas à Paris, c'est celui-là ! Sachant le prendre par les sentiments, je lui propose une visite du Père Lachaise. Enthousiasme immédiat ! Il n'a jamais vu le Mur des Fédérés...

Traversée de Paris en bus. Rien de mieux que le bus pour une ballade. Il y fait chaud, et on voit tout. Je ne saurais trop le conseiller... Je me souviens d'une matinée il y a déjà quelque temps que j'avais passée à visiter Paris, sautant de bus en bus, descendant et montant à l'impulsion, ce qui a dû rendre fou le flic de la DNAT qui me suivait à l'insu de mon plein gré. Mais c'est une autre histoire...

Celle du Père Lachaise est plus connue, mais pourquoi pas vous la résumer ici ?
Au XII° siècle, c'était un champ de vignes, qui appartenait à un évêque. J'imagine que le vin de messe devait couler à flots...
Puis les Jésuites, beaucoup moins amusants, au XIV° acquièrent le terrain pour en faire un lieu de repos et de méditation. Et c'est là que le confesseur de Louis XIV habitait. Ce confesseur s'appelait François d'Aix de La Chaise, le "Père La Chaise", donc nous y voilà.

Ensuite, l'histoire du Père Lachaise rejoint celle des cimetières parisiens. En 1765, une loi interdit les sépultures à l'intérieur de Paris, pour des raisons d'hygiène. D'où la fermeture du fameux cimetière des Innocents (ce qui fait qu'on a de jolies catacombes aujourd'hui à visiter...). Mais les Parisiens continuaient à mourir, et on manquait de lieu pour les enterrer, surtout les pauvres, qui ont toujours posé problème à être si nombreux et à mourir plus que les autres...

Heureusement, qui voilà à la tête de la France ? Napoléon bien sûr ! (je n'en sors pas...)
J'imagine qu'il a dû dire, à l'instar de son prestigieux homologue du XX° siècle : "un peu de logique ne nuit pas à la solution d'un problème"... Et dans sa grande mansuétude, il déclare que tout le monde doit avoir le droit d'être enterré. Ouf ! les valeurs de la Révolution Française sont sauvées.
Et il fait entamer aussi sec des travaux de construction de cimetières, à l'extérieur de Paris (oui, parce qu'à l'époque, la colline du Père Lachaise était en-dehors des murs de Paris).
Seulement, ce beau cimetière dessiné par Brongniard sur le mode d'un jardin anglais, n'attirait pas les foules : trop loin, trop en hauteur...
Pour attirer les foules, il fallait donc une carotte. Et cette carotte fut le transfert des tombes de Molière, d'Héloïse et d'Abélard, ainsi que celle de La Fontaine. Et ça marche ! Le cimetière se peuple enfin, avec un joli succès...

Et pour revenir à mon histoire, en 1871, à la fin de la Commune de Paris, les derniers combattants communards (aka Les Fédérés) s'étaient installés dans le cimetière (situé en hauteur, rappelons-le, c'est stratégique). Mais il furent encerclés, se battirent paraît-il jusqu'au bout entre les tombes, mais ces 150 derniers révoltés parisiens, attrapés par les Versaillais, furent adossés au mur Est, et fusillés sans autre forme de procès (ils n'ont même pas eu la "chance" d'être déportés en Nouvelle-Calédonie, arf...). Le mur qui a pris aujourd'hui le nom de Mur des Fédérés.
A noter qu'Adolphe Thiers est aussi enterré au Père Lachaise, jolie ironie, dans un énorme mausolée en plein centre du cimetière...

Bref, sous le signe de l'histoire de France, et sous une météo clémente, à une saison idéale pour ce genre de choses,
notre ballade a été très agréable. J'en ai ramené quelques photos (grâce au super téléphone portable de Fried, qui te multiplie les pixels à rendre jaloux mon patriarche...).

Entrés par l'est, par la confidentielle Porte de la Réunion (un vieux escalier de pierre complètement irrégulier), on est tombés direct sur la rangée de tombes des pontes du PC.
Mon père :
"Ah oui, lui je m'en souviens, j'avais 18 ans...
Ah et tiens, lui, c'était un vrai stal ! etc."

Il y avait même la tombe de Guy Mocquet, avec un énorme bouquet de fleurs, en premier plan, offert par Marie-Georges Buffet.


Dans ce coin du cimetière, on trouve aussi tout un tas de monuments commémoratifs.
Comme celui pour commémorer le combat des FTP-MOI (Francs-Tireurs Partisans-Main d'Oeuvre Immigrée). Je verse une simili-larme, j'étais tombée amoureuse de Rayman, ado, en lisant L'Affiche Rouge...


Des vers d'Aragon sont gravés sur la pierre.



Il y a aussi le monument en hommage aux républicains espagnols.
(On rigole devant la différence de taille du minable pot de fleurs de la CNT (à gauche), face à la couronne du PC (au centre)...)

Emotion encore une fois, le père de mon père ayant traversé les Pyrénées pour fuir les soldats de Franco et s'est retrouvé dans un camp d'internement sur la plage d'Argeles sur Mer, puis directement livré aux Allemands, direction Mattahausen...

En vrac, on a vu dans le même coin la tombe d'Adrien Lejeune, sur laquelle il est gravé "Dernier Communard". Mort à Novosibirsk ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien foutre là-bas ?

Il se trouve que cette question, un historien anglais (communiste, semble-t-il, mais je ne voudrais pas répandre de ragots...), Gavin Bowd, se l'est posée aussi lorsqu'il est tombé sur cette même tombe. Mais comme il est plus pugnace que cela, il a écrit un livre sur la question en 2007 : Le Dernier Communard : Adrien Lejeune, chez L'Harmattan. Je l'ai pas lu, mais tout ça m'a l'air bien alléchant. Concrètement, pour répondre à la question : qu'est-ce qu'il foutait à Novosibirsk ? il semble qu'il ait tout simplement cru au système soviétique et soit parti s'installer à Moscou. Le livre semble assez bien faire la part des choses entre le mythe du "Dernier Communard", et la réalité. En effet, il avait 23 ans lors de la Commune de Paris, et c'est à l'âge de trente ans qu'il est parti pour Moscou. Je ne veux pas dire ici qu'il faudrait être mort fusillé sur une barricade pour prétendre être un vrai Communard, mais retenons toujours qu'il a fait sept ans de prison, en France.
Pour le centième anniversaire de la Commune (en 1971, donc, pour ceux qui ont perdu le fil), le PC ramène ses cendres au Père Lachaise, pour l'enterrer en face du Mur des Fédérés, et pas loin de la rangée des tombes des pontes communistes, et le tout à grand renfort de symbolismes historiques et de "mythifiction", pour faire semblant de revivre la grande histoire ouvrière (en l'appropriant à son profit, si possible). Il paraît que cette commémoration de 1971 fut mémorable surtout par les batailles entre l'extrême-gauche et les anars contre le PCF...

Si je peux faire un aparté, je vous informe que je suis en train de lire le cycle de Dune, de Franck Herbert. Ca touche à sa fin, merci.
Et dans le tome 6, Les Hérétiques de Dune, il y a cette phrase :
Les historiens exercent un grand pouvoir et certains d'entre eux le savent bien. Ils recréent le passé en le modelant selon leur propre interprétation. Ce faisant, ils modifient aussi l'avenir. (p. 390)
Ca m'a presque donné envie de reprendre ma thèse en main...

Bref, on a vu aussi feu Jean-Baptiste Clément (toujours dans le même coin du cimetière), dont la seule gloire fut apparemment d'avoir écrit la chanson à la mode en ce début d'année 1871, à tel point qu'on a cru bon de l'écrire sur sa tombe, au cas où...

Au musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis, j'avais assisté à une "chorale itinérante" qui chantait des chansons de J.B. Clément dans le musée, et c'est vrai que ces autres chansons... Ben, ce sont surtout des bluettes, des chansons du berger à sa bergère, si ma mémoire est bonne. Comme Le Temps des Cerises, au final, quand on s'intéresse aux paroles...

Ca, c'est la tombe de Paul Lafargue, l'auteur de l'immortel Droit à la paresse, manifeste sur lequel j'avais fait un exposé en philosophie en classe de Terminale, et qui m'a valu la seule bonne note que j'ai jamais eue en cette matière, mais c'est pas vrai, je vais arrêter de raconter ma vie ?


Notons que Lafargue était aussi le gendre de Karl Marx et que la fille du Big Charles est enterrée ici avec lui...

Eh non, car il faut bien que je reprenne mon "fil rouge" (arf...) de la visiste du père au Père.
Donc, en échange de ce cours accéléré de mémoire ouvrière, j'emmène mon père sur la tombe de Jim Morrison. Difficile de passer à côté quand on va au Père Lachaise, un peu comme la Fontaine Saint-Michel quand tu veux donner rendez-vous à quelqu'un à Paris...
La tombe est couverte de fleurs, de petits mots, de bougies (éteintes),


et entourée de gens, surtout. D'autant qu'elle est super mal placée derrière le petit mausolée en plein centre de la photo.
Au milieu de la foule, tendant le cou pour apercevoir la tombe, mon père me dit : "en fait, l'attraction ici, c'est pas la tombe en elle-même, ce sont les gens autour !". "Les gens" en question lui jettent des coups d'oeil et sourient. "Les gens" ont de l'humour, tant mieux car ils vont être servis, quand mon père ajoute, toujours à haute voix : "et donc, lui, c'est le chanteur des Who, c'est ça ?". Les sourires s'élargissent, sauf le mien...
Nous nous éloignons sur cette tirade, je presse le pas de peur que l'on se fasse lyncher, et je me dit que maintenant je sais quel cadeau je vais offrir à mon père à la première occasion...

Lui, il pense plutôt qu'il se verrait bien enterré ici, et il réfléchit à son épitaphe.
(add. : on a demandé à mon poète de frère de réfléchir à la question et il nous a proposé : "Au grand homme la fratrie reconnaissante". Enthousiasme familial général. Mon père en a déjà fait quelques contrepèteries...)

Voilà grosso modo notre ballade, un peu d'histoire pour vous aussi, les amis qui me lisent au bureau ou au café le matin, ou au Ricard le soir (je crois avoir fait le tour de vos habitudes de lecture !)...
J'ai cédé à la tentation blogistique de m'étendre, sans me répandre j'espère, hein Lola ? Mais je suis de nouveau sous médocs et j'ai mis au moins plusieurs heures à écrire ce post, alors réfléchir à des trucs plus fins, hein ?

Je voudrais conclure par un clin d'oeil à Augenblick (pardon... on a dû te la faire déjà vingt-cinq fois celle-là), qui soutient son mémoire le 19 novembre. Allez, courage ! ce n'est pas (encore) la mort...




8 commentaires:

Anonyme a dit…

La vérité historique impose de dire que c'est le père qui a demandé à aller au Père L., sa fille étant assez indécise sur une destination de ballade à deux... Pour les postures politiques, c'est sans doute plus complexe qu'une simple étiquette. Enfin précisons le toponyme, le père du père a passé 4 ans à Mathausen, son cimetière est ailleurs mais il mérite bien du monument qui figure là.
Signé : l'hérétique (confondre les Who's et les Doors, pas terrible pour un "grand homme"!)

Blog-trotter a dit…

Hé oui, c'était les Doors monsieur "l'anonyme". Rires. J'ai beaucoup, mais alors très beaucoup, apprécié votre promenade à l'heure du premier café (6h00) entre souvenirs personnels et petits rappels à l'ordre historique. Figurez-vous (père et fille) que nous avons quelques "vérités" (avant, on disait Pravda) en commun. Fraternellement vôtre ce matin.
Philippe.

draleuq a dit…

Superbe balade.
J'adore le Père Lachaise, la première fois que j'y suis allé, c'était pour le parcourir au pas de gymnastique (par manque de temps), entre deux concours, avec ma maison sur le dos (de 15 bons kilos, la maison).
Et je dois dire qu'avec toi comme guide, c'est du caviar.
Continue à t'épancher, on en redemande !

jay a dit…

Sacré M. le père de Louise... J'aurais sans doute été de ceux qui ont rit à sa volontaire caguade, en lui répondant "Mais non, c'est les Cure".

Et on aurait été lynchés ensemble...

Esther a dit…

Un vendredi de RTT pour éviter la galère du métro, et me voilà ici. Je découvre et je ne regrette pas. Au plaisir.

louise miches a dit…

Merci à "l'hérétique" (c'est effectivement une meilleure étiquette politique que toutes celles que j'ai pu t'affubler !) de rétablir comme toujours la "vérité historique"...
Le père du père repose en effet au soleil, là où il a fini sa vie, entre son figuier et son citronnier, et tant d'autres plantes dont ma mémoire de petite fille a perdu la trace (ah si ! je me souviens des tomates cerises... et du cerisier... et de l'abricotier... et de l'olivier dont on ne récoltait jamais les olives... Ah bah finalement, la mémoire...). Tant mieux pour lui, d'autres n'ont pas eu cette chance, et de toutes manières le scandale et l'ignominie dont il a été la victime de la part d'une "démocratie" (je parle de la France de l'époque, si si) méritaient bien ce monument, je suis d'accord.
Sauf que la vérité historique n'existe pas !
je sais que je pinaille, mais tu as parlé de mes talents d'écrivain par pm (stop ! non pas d'autographes ce soir je suis fatiguée...), alors quand tu mélanges l'histoire et la littérature, tu imagines bien toutes les portes que ça peut ouvrir... (cf. me faire choisir le lieu de ballade pour te faire arrêter de parler de tes faits d'arme)
La seule chose qui puisse exister en histoire, ce sont des faits. Mais les faits bruts ne sont rien de plus qu'une banque de données incompréhensible. D'où les historiens pour les écrire, qui sont des hommes, comme tout le monde, et qui "interprètent" l'histoire...
Et dans quel autre cas utilise-t-on le terme d'interprète ????
Eh oui... Les acteurs...
Les historiens en somme comme acteurs de notre temps présent.
C'est ce que j'aurais voulu développer à propos d'Adrien Lejeune, mais j'ai eu la flemme...
Le lexomil, tu sais, ça me met le cerveau et la volonté en compote...

louise miches a dit…

Ah !!!
BT !!!
Kamarad !! (là, il faut imaginer que mon ordi est capable de faire les K à l'envers, ça fait genre, tu vois ?...)
Ton comm me touche.
Et puis comme tes textes d'ailleurs, il faut que je te rajoute en lien. Allez, les amis, du café au Ricard, allez rêver et cogiter un peu chez blog-trotter.
(au plaisir d'avoir des nouvelles de ta fille ?)

augenblick a dit…

Intéressant de s'appeler La Chaise pour un confesseur !
Wladimir enterre deux ou trois choses en deux jours, avec la fin du mémoire, alors ton clin d'œil minéral est plutôt bien vu ;)
J'ai pas mal croisé les cimetières dans mon travail, ils ont connu les mêmes éloignements que les voiries.

(take the bt-train :)