J'aurais voulu en parler avant, de la sortie de ce canard, mais jusqu'ici il n'a pas eu besoin de moi pour se faire connaître (maintenant non plus, me direz-vous, mais bon). En effet, cet été, pendant que j'étais occupée à préparer des kilos de tartes salées et de cake, que Patrick m'appelait "Miss flan au thon", et que je matais en coin les fesses du plombier au risque de rater ma béchamel, une polémique faisait rage dans les médias restés à Paris.
Le dessinateur de presse Siné aurait écrit un truc antisémite dans sa chronique pour Charlie Hebdo, et Philippe Val l'aurait renvoyé du journal. C'est ainsi en tout cas que cette info est parvenue dans notre petite vallée reculée de l'Ariège. C'est grave, depuis 1945 on ne badine pas avec l'antisémitisme. D'ailleurs, ne dit-on pas couramment, c'est un exemple, "des actes racistes et antisémites". L'antisémitisme est un racisme spécial, un überracisme en quelque sorte. J'en déduisis que Siné avait encore ouvert sa gueule un peu trop grand et qu'il était dans la merde.
Rentrée à Paris et reconnectée au monde futile et néanmoins dominant, je pus me renseigner sur l'Affaire et ça m'a bien fait rigoler. Surtout quand j'ai appris que le vieux lançait son propre journal, à 80 ans tout de même...

Ici, par Rue 89, on peut lire un résumé bien foutu du conflit récent entre Siné et Val (à propos de l'enquête de Denis Robert sur Clearstream, l'avocat de Charlie qui est le même que celui de Clearstream, etc.).
Il était notoire que Val et Siné ne s'entendaient plus depuis un moment. Et il est difficile, entre ces deux personnalités, de ne pas "choisir son camp". Et moi, c'est Siné.
Charlie Hebdo et moi, c'est une vieille histoire de famille. Toute petiote, je m'entraînais à déchiffrer mes premiers mots dans Charlie Hebdo. Mes parents ont toutes les archives, depuis HaraKiri mensuel, jusqu'au Charlie nouvelle formule. Et puis j'avais repris le flambeau de la collection familiale, consciencieusement abonnée et fidèle lectrice. Et petit à petit je me suis mise à m'énerver contre Val, ses éditos puants, son ton sentencieux qui tentait d'imiter Voltaire en ne parvenant qu'à être insupportable, bref : j'avais arrêté de lire sa diarrhée. Mais petit à petit, le ton Philippe Val a gagné tout le journal. Cyran est parti le premier, sans heurts, sans clashs.
Et j'ai arrêté d'acheter Charlie.
Couverture du Professeur Choron, en 1976
Donc, cet été, Siné commente le mariage du fils Sarkozy avec la fille Darty, en ironisant sur la conversion du premier au judaïsme (information fausse qu'il tenait du président de la Licra...). Il conclut par : "Il ira loin ce petit". Du coup, Val s'agite, veut absolument désavouer Siné, etc. Je vais pas vous refaire le topo, lisez le résumé de Rue 89. Et d'autres journalistes prennent le relais, notamment un excité que je ne connaissais pas, Claude Askolovitch, qui hurle au loup. A lire ici sa version de l'Affaire.
Du côté des soutiens de Siné, le vieux Delfeil de Ton s'étale dans le Nouvel Obs. Il joue la carte du : "j'y étais", il s'attaque à Val qui aurait complètement changé l'esprit Charlie, etc. Comme exposé précédemment, je suis plutôt d'accord avec lui. Mais Cabu et Val pas du tout, et ils réagissent en exposant leurs propres souvenirs.
Bref, ça sent l'oeuf moisi. Dans cette surenchère entre les pour et les contre, j'aime bien l'article de François Reynaert, calme et posé.
Mais le mot antisémite a été prononcé, et à ce sujet on reste rarement calme et posé. La palme revient à Alexandre Adler avec cette citation magnifique : "Aujourd'hui, on voit en tout cas qui a la trempe d'un Zola, d'un général Picard : c'est Philippe Val. Et qui a la bassesse de Drumont, de Maurras ou de Bernanos : ce sont les pétitionnaires semi-trotskistes en faveur de l'éternel stalinien Siné."
Si, si, il l'a dit, dans le Figaro ! Texto ! La preuve ici...
Bref, pour couper court à tout ça, et c'était la seule chose à faire, Siné lance Siné Hebdo, chaque mercredi, 2 euros. Ne vous gourez pas au kiosque : il a exactement la même maquette que Charlie...

Je me suis sentie revivre quand il a été annoncé, sur le blog de Siné, ce canard. Je me suis aperçue que j'en avais besoin, dans cette période de marasme, d'un vrai journal anarchiste (pas dans le sens doctrinaire, hein ?), un truc qui pourrait accueillir tous ceux qui ont envie de rire et de provoquer et pas forcément de s'étaler en considérations vaseuses et pseudo-intellectuelles sur l'avenir politique du pays.
Il est évident que les deux journaux visent plus ou moins le même public, et que leur concurrence va leur faire du tort à tous les deux, mais Charlie Hebdo, ce n'était vraiment plus supportable.
Grâce à la médiatisation de la polémique cet été, le numéro 1 de Siné Hebdo, tiré à 140 000 exemplaires, a été épuisé en quelques jours. Je l'ai acheté moi aussi, c'est en quelque sorte un numéro 0. J'ai été déçue, il se résumait à des articles de copains de Siné qui disaient qu'ils soutenaient Siné, et qu'ils allaient faire ce type de chroniques dans Siné Hebdo. C'est vrai qu'il y a une belle brochette de noms. L'éternel stalinien semi-trotskyste Didier Porte, qui me fait beaucoup rire. Jacques Tardi, qui encore une fois oublie de dessiner avec ses pieds. Michel Onfray (on ne le présente plus, si ?). Le tenace Maurice Rajfus, qui doit avoir à peu près l'âge de Siné... Il a même réussi à sortir le vieux Raoul Vaneigem de sa cage !
(par contre, Charb est resté à Charlie...)
Heureusement, comme dans les belles histoires, ça s'arrange avec le numéro 2 qui est très bien foutu, et le numéro 3 qui est encore mieux.
J'espère tellement qu'ils vont tenir le coup...
Je me suis prise à penser que lorsque Siné sera mort, qui sera là pour "continuer le combat" ? Il a pu lancer ce journal parce qu'il en avait envie, certes, mais aussi parce que c'est un nom, Siné, et il a des contacts, de vieux amis, des admirateurs, un réseau...
Alors j'espère qu'ils vont tenir le coup et en plus qu'ils vont se transformer en pépinière de journalistes (vraiment) impertinents.
Philippe Val va pouvoir tranquillement continuer de gloser dans "son" journal, qui n'est plus le nôtre, et dans cinq ans à tout casser, je parie qu'il sera encore plus chiant que Jean Daniel. (Bah oui, l'essentiel de la polémique étant passé par le Nouvel Obs, il ne pouvait pas rester silencieux... Que ceux qui ont compris la position de Jean Daniel sur ce qui était en train de se passer dans ses pages veuillent bien m'éclairer, ils gagneront des bisous gratuits).