vendredi 22 juin 2007

soirée écossaise (troisième partie)

Nous sommes donc à Paris. Une traditionnelle bande d'amis avait prévu de se réunir pour une soirée à thème -une soirée écossaise. Seulement, ils rencontrent quelques difficultés pour se réunir, la Commune de Paris semblant vouloir ressusciter...
Nous avions laissé Antoine, Louise et Ernesto dans l'escalier pour descendre en manif, Jay dans les embouteillages, Xuc dans une cabine téléphonique et Fried au bistrot...


La petite horde déboule dans la rue, pleine d’enthousiasme, Antoine en kilt, Ernesto jouant du mélodica (piqué à sa petite sœur), dans de vaines et pitoyables tentatives pour le faire passer pour une cornemuse. La rue est vide. Personne. Chose plus curieuse encore, les bagnoles sempiternelles garées sur le trottoir sont parties elles aussi. Sauf deux ou trois, tellement pourries qu’on se demande si elles ont un propriétaire. La pluie est maître du pavé. Et elle ne s’en prive pas, ruisselante, battante et rabattante.

Sans perdre leur allant, les trois camarades se dirigent vers les boulevards qui mènent à République. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de ces fameux Grands Boulevards, les rues commencent à se peupler. Des gens ici ou là, qui marchent, qui bravent la pluie. Des groupes aussi, qui marchent, qui hurlent pour discuter par-dessus le bruit de la pluie. Atmosphère genre rassemblement pacifiste à la place de la Concorde. Rien de bien révolutionnaire. Louise se sent légèrement ridicule en tenue de casseur. Bah, elle trouvera bien un black bloc en route…

Ils sont arrivés sur les Grands Boulevards. Remplis de quidams, vides de voitures. Tous les Parisiens motorisés semblent avoir quitté Paris. Ernesto explique qu’il a un pote sur le périph ouest, et qu’ils ne laissent passer aucune caisse intra muros. Par contre, ils laissent sortir… Anticolbertisme… Tout ça fait que le vieux cri " Paris est à nous " pétille au fond de la gorge de chacun sur les Grands Boulevards ce soir-là.

La scène est fantomatique. Les gens sont tous dehors, nombreux, ils marchent, courent, chantent et crient certainement, mais le bruit torrentiel de la pluie annihile le moindre son, et ne permet qu’une visibilité réduite… Tout est gris, sans odeur et sans bruit.

Sans bruit ? Ernesto et Louise dressent l’oreille, il leur semble reconnaître une chanson familière… Air connu : c’est la Marseillaise anticléricale ! Ils se retournent vers l’origine de ce bruit formidable qui surpasse celui de la pluie, s’attendant à trouver au moins les All Blacks et l’Armée Rouge, seuls à pouvoir sortir de leurs coffres un son plus puissant encore que celui de la colère du ciel.

A leur grand étonnement, leur stupéfaction, ils reconnaissent à travers les rideaux de flotte leur vieux Fried, la bouche ouverte, les bras levés et les doigts de la main gauche tendus en signe de victoire. L’autre main tient une bouteille d’une anisette bien connue. Et autour de lui s’agglutine la chorale la plus improbable jamais montée. Quelques clochards, de divers âges et diverses tailles, plus des paumés semi-clochardisés, quelques êtres étranges en voie de clochardisation, et des ivrognes à moitié clochards, et aussi bien sûr plusieurs clochards complètement ivres.

Et au milieu de cet échantillon, Fried, toujours élégant, exulte, chante et luit, rouge à faire peur, seule tâche de couleur sous cette pluie, grise, grise.

Le spectacle est magnifique. Louise et Ernesto décident d’un commun accord d’attendre la fin de la chanson avant de briser le charme. Antoine n’y voit rien à redire. Parmi le flux humain de plus en plus serré qui se dirige vers République, nombreux sont ceux qui s’arrêtent un instant, bouche-bée, pour contempler le tableau. Certains rigolent, mais sans méchanceté. Beaucoup repartent en remuant les lèvres, semblant fredonner une chanson, répétée à l’envi et démultipliée, que même l’orage devra bien finir par laisser entendre…

A la fin du dernier couplet, Fried laisse retomber ses bras et baisse la tête en un salut très class. Ca lui fait perdre l’équilibre, ce qui est dommage, mais Ernesto le rattrape, ce qui limite les dégâts.

Louise s’approche à son tour, elle commence à l’engueuler sec pour son retard. Mais Fried pose ses mains sur ses épaules, la regarde un long moment.

- Je vais t’expliquer quelque chose que tu ne sembles pas comprendre, Mademoiselle.

Il redresse la tête, bravant la pluie et l’orage, et hurle :

- Citoyens ! La patrie est en danger ! Des troupes nombreuses s’avancent vers nos frontières. Tous ceux qui ont en horreur la liberté s’arment contre notre constitution !

Louise comprend alors de quoi il retourne… Inutile d’insister. Fried lève le bras, écarte sa veste et ouvre sa chemise pour se dénuder le torse :

- Citoyens, la Patrie est en danger ! Que ceux qui vont obtenir l’honneur de marcher les premiers pour défendre ce qu’ils ont de plus cher, se souviennent toujours qu’ils sont Français et libres !

Ils se dirigent tous ensemble vers la place de la République, que l’on pourrait presque apercevoir d’ici s’il ne pleuvait pas. Au départ suivis, entourés, précédés et disons… comme transcendés par la crème des fidèles de Fried, toujours chantant, ils font sensation. On s’écarte sur leur passage, on leur fait des haies d’honneur, on les applaudit. Antoine se cache, rongé par la honte. Fried est rayonnant, marche en tête. C’est lui donc le premier de nos héros à mettre le pied sur la place de la République, en cette soirée d’insurrection.

La place est remplie comme pour un de ses meilleurs premier Mai. Des milliers et des milliers de personnes, serrées les unes contre les autres, se tiennent chaud sous la pluie froide qui ne parvient plus à pénétrer cette étendue humaine.

Notre petit groupe s’organise, s’accroche par les vêtements, les cheveux, les ceintures, pour ne pas se perdre. Fried entame son répertoire de chansons politico-paillardes sous la III° République (mais où va-t-il chercher tout ça ?) et rien ne le fera plus revenir dans ce monde-ci.

Rien, à part peut-être une voix familière qui le hèle depuis l’entrée de la rue du Temple :

- Fried ! eh ! Fried, mon vieux ! on t’entend depuis l’IRCAM !

C’est Xuc, évidemment, qui a décidé d’envoyer balader et Jay et la cabine téléphonique pour faire ses premiers pas dans le vaste monde insurrectionnel et suivre la petite manif du Centre Pompidou qui rejoignait, comme les autres… la place de la République.

- Tiens... Ci-devant Citoyen Xuc… tu viens d’où ? Du Camp de Jalès ?
- Bah, non… des Halles…
- Hum… et tu peux prouver que tu n’as pas signé le manifeste de Pilinitz ?
- Qu... Quoi ?… Louise ! Ernesto ! Vous avez pas vu Jay ?
- Salut Xuc, tente Antoine.
Louise :
- Il est encore plus en retard que toi, bravo !
- Non, mais attends… je t’explique, mais… Fried, il va bien ?
- Laisse, nous aussi on t’expliquera… Toi d’abord, déroule tes excuses !
- Attends, c’est pas ma faute ! j’étais coincé dans une cabine devant le Centre Pompidou, et donc j’ai appelé Jay et cet enf…

Pendant que Xuc raconte ses péripéties à ses amis retrouvés, le petit groupe avance tant bien que mal. Ils essaient de ne pas perdre Fried de vue, qui semble avoir pour objectif un peu fou de traverser la place de part en part.

- Il va où, là ?
- Bah… à la Bastille…
- A la Bastille ? Pourquoi ?
- Laisse, on t’expliquera…

Fried tente vaillament de frayer un chemin parmi les ultras de l’AFUB (Association française des usages de banque –(sic)-) qui, par réflexe corporatiste sans doute, se sont regroupés serrés serrés. On les entend chuchoter des trucs cabalistiques, genre de secrets d’initiés sans doute. Que peuvent-ils se raconter d’autre ?

Après avoir atteint non sans mal l’autre extrémité de la place, on respire un peu mieux sur le Boulevard du Temple. Grisés par l’espace et l’oxygène, le petit groupe se met à courir. Fried et ses vaillants guerriers du zinc suivent en se rajoutant un handicap : ils doivent passer entre les gouttes… Avec son mélodica, Ernesto imite plus ou moins le mégaphone des leaders trotskistes, et on a pu voir, de la place de la République à la place de la Bastille, notre petit groupe s’amuser à s’arrêter, s’accroupir, sauter et courir sur un simple geste du type au mégaphone, comme aux plus riches heures des manifestations étudiantes.

A à peine 100 mètres de l’entrée de la place de la Bastille, alors qu’Ernesto motivait ses troupes pour un baroud d’honneur et un sprint final, une petite voiture blanche, modeste mais elle pète quand même, déboule à toute allure d’une rue adjacente, et s’arrête en dérapage contrôlé à 4,5 cm de Fried, qui se vote une lampée d’anisette pour s’en remettre.

C’est Jay, évidemment. Le Tout-Paris l’aura reconnu. L’Aldo Maccione de l’électroménager international se penche par la fenêtre :

- Bah, Xuc, quoi ! Je te cherche partout depuis les Halles ! Grouille-toi de monter, j’ai pas le droit de stationner ici !
- Monter ? pour aller où … ?
- Quoi ? La soirée écossaise est annulée ?

Quelques explications plus tard, Jay est allé garer sa caisse dans le parking privé d’une jeune femme de sa connaissance, non loin de là, rue Voltaire.

- oui, c’est quelqu’un de fort serviable. Elle me laisse garer ma voiture dans son parking quand je le désire.

Secrètement, Antoine admire Jay, et soupire. Ce qui énerve Louise aussitôt :

- En route, Ernesto ! Fried ! Mobilise ta chorale, on part à l’assaut de la Bastille !
- Sus à l’Autrichienne !

D’un même élan fraternel, se touchant de l’épaule et se poussant du coude, Jay le premier évidemment, mais en se forçant à ralentir pour ne pas trop les distancer, et, légèrement en arrière, Xuc qui traîne Fried qui commence à fatiguer un peu, les six amis et leur sillage d’ivrognes se ruent vers l’aboutissement du boulevard, et déboulent sur la place de la Bastille.


Et stop. Instantané. Tout se fige, quatre ou cinq secondes. Ils sont suspendus en l’air, ou sur un pied, incapables de bouger.
Pendant ce bref moment, ils n’ont rien vu, rien entendu et rien senti. Tout était gris.
Et puis ils retombent, reprennent pied sur le macadam parisien. Enfin, au lieu du macadam, ils atterrissent sur de gros pavés mal dégrossis, où Xuc manque de se casser la cheville.

- Tiens ! il ne pleut plus ! remarque Antoine, alors que se dresse devant eux, à la place de la place en quelque sorte, un bâtiment en pierre, avec des tourelles aux coins, reliées par des murailles hautes d’une vingtaine de mètres au moins, avec des créneaux, des douves aussi larges que les murailles sont hautes, un château en somme. Presque un château écossais.

Le ciel est d’une vague couleur verte qui donne à leur visage un teint encore plus blafard, plutôt inquiétant. Ils se regardent, sans oser parler tellement l’air est silencieux.

- Tiens ! où sont passés les ivrognes ? demande Antoine. Ils ne sont plus avec nous !

L’air est silencieux et lourd, certes, mais avec comme une vague rumeur en bruit de fond.

- ça fait comme du bruit blanc amplifié, avance Xuc, histoire que quelqu’un dise enfin quelque chose.

Ses paroles résonnent bizarrement dans l’épaisseur de l’air qui les enserre comme dans une pièce insonorisée, semblant laisser se répandre le son à contre-cœur.

Nullement impressionné par le changement brusque de décor, Fried achève sa dernière bouteille, rote un coup et la balance par-dessus son épaule. Elle explose sur les pavés sans faire plus de bruit que si elle était tombée sur un tapis.

- Bon, on y va ? Elle est là, la Bastille, devant nous ! On attend quoi ? De devoir courir jusqu’à Varennes ? Sus à l’envahisseur ! Sus à la Bastille ! Je vote la mort du roi et vive la Sociale !

Les quatre autres se regardent : La Bastille !
Antoine, lui, regarde la Bastille et s’interroge :
- la Bastille ?


Mais où ont-ils donc atterri ? Que vont-ils découvrir dans ce lieu hors du temps, et hors des règles de la physique, comme dans toute nouvelle de Lovecraft qui se respecte ? C'est à ce moment qu'on dit : à suivre...

3 commentaires:

Fried a dit…

Démenti:
Je ne rote jamais

louise miches a dit…

Alors qu'en revanche, quand tu te mets à pousser la chansonnette à la fin des repas de famille, impossible de t'arrêter !!!

Anonyme a dit…

salut, c'est pascal le blogmaster de enigmus, les énigmes historiques! Flatté de ton encouragement, ton blog également m'a l'air trés bien et la marque d'un esprit original et trés libre, enfin une femme envoutante, bises pascal. pascalmemento@hotmail.fr
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